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Donald Trump, Mohamed Ben Salman et le prix du pétrole

3 avril 2024

- Malgré une production de pétrole record aux États-Unis en 2023, les prix à la pompe restent particulièrement élevés et les prix du pétrole ont augmenté de 19% depuis le début de l’année. Comment expliquer cette augmentation des prix en 2023 ?

Après les sommets atteints il y a deux ans, au début de la guerre en Ukraine, le prix du pétrole avait fortement reculé, tombant à 70 dollars par baril, voire moins. En 2023, les efforts successifs de l’OPEP et de l’OPEP plus pour faire remonter les prix avaient été de peu d’effet. Les réductions de production, annoncées en particulier par l’Arabie Saoudite, leader incontesté de l’OPEP n’avaient pas suffi.

La situation a changé au début de 2024. La croissance économique est forte aux Etats Unis et la situation économique de la Chine, bien que toujours fragile, s’est améliorée par rapport à 2023. La demande de pétrole, malgré les annonces de la COP 28 annonçant une transition énergétique « hors des énergies fossiles », reste donc soutenue et en augmentation. Coté offre la décision de l’OPEP plus de prolonger les réductions de production laisse planer la menace d’une production de pétrole insuffisante pour faire face à la demande à la fin de l’année.

Tout ceci dans un contexte géopolitique inquiétant : guerre en Ukraine qui ne donne aucun signe d’apaisement ; crise au Moyen Orient. Deux facteurs jouent en particulier sur le prix du pétrole. Tout d’abord les attaques de drones ukrainiens qui ont détruit des installations dans plusieurs raffineries russes et réduit les disponibilités de produits pétroliers. Or ces raffineries pour être réparées ont besoin de pièces fabriquées dans les pays occidentaux seulement mais indisponibles du fait de l’embargo. Les réparations seront donc longues voire impossibles dans certains cas. Ensuite les attaques de navires par les rebelles Houthis au large du Yémen qui obligent nombre de bateaux à passer par le Cap de Bonne Espérance, ralentissant le trafic et augmentant les coûts de transport

- Les membres de l'Opep et leurs alliés, réunis au sein de l'Opep+, ont convenu le mois dernier de prolonger leur accord de réduction de la production de brut jusqu'à la fin du deuxième trimestre. Comment expliquer cette décision ?

Comme déjà indiqué, le prix du pétrole est tombé à un niveau relativement bas en 2023. Or l’essentiel des recettes des pays producteurs, membres de l’OPEP et de l’OPEP plus dépend des exportations d’hydrocarbures donc du prix du pétrole. De nombreux experts considèrent qu’un prix de l’ordre de 80 dollars par baril est « satisfaisant » pour les pays exportateurs et pour les pays importateurs. Le facteur essentiel de la détermination du prix reste l’équilibre offre demande. Depuis sa création l’OPEP a eu pour objectif, sauf situation particulière, d’éviter des prix trop bas. C’est pourquoi l’Organisation a mis en place un système de quotas, plafonds de production décidés collectivement, que les pays membres ne doivent pas dépasser. Ce système de quotas, appliqué aux 12 pays de l’OPEP est également appliqué aux pays de l’OPEP plus.

Deux pays dominent l’ensemble OPEP – OPEP plus : l’Arabie Saoudite et la Russie qui représentent près de 50 % de la production de ces organisations et près de 25 % de la production mondiale. Ces deux pays cherchent à maintenir des prix élevés. L’Arabie Saoudite doit financer son très ambitieux plan de développement Vision 2030 et la Russie a besoin de ses recettes pétrolières pour financer la guerre en Ukraine.

- L'ancien président Donald Trump s'est entretenu récemment avec le dirigeant de l'Arabie saoudite, le prince Mohammed ben Salman. Il s’agit de leur première conversation divulguée publiquement depuis que Trump a quitté ses fonctions en janvier 2021, rapporte le New York Times. Peut-on voir la main de Trump derrière l'augmentation des prix du pétrole ? Que sait-on le l’état des relations entre les deux hommes ?

Les relations entre les Etats Unis et l’Arabie Saoudite ont longtemps été au cœur de la géopolitique mondiale du pétrole. Par l’accord du Quincy (nom du croiseur où le roi Ibn Saoud et le Président Roosevelt se sont rencontrés en avril 1945) l’Arabie Saoudite s’engageait à produire tout le pétrole nécessaire au monde occidental en échange de la protection militaire américaine.

Les attentats de septembre 2001, le développement de la production américaine de pétrole de schistes, ont conduit à un relâchement des liens entre les deux pays. De plus le Président Obama a voulu lors de ses deux mandats négocier avec l’Iran, adversaire de l’Arabie Saoudite, pour, en échange de la levée des sanctions américaines sur l’Iran, obtenir un arrêt des travaux devant conduire à la possession de l’arme nucléaire par Téhéran. Ce rapprochement entre les Etats Unis et l’Iran, entériné par l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien en 2015, ne pouvait que déplaire à l’Arabie Saoudite

En 2018 Donald Trump s’est retiré de cet accord, permettant de fait une reprise de l’enrichissement d’uranium par l’Iran. Cette détérioration des relations des Etats Unis avec l’Iran était à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle pour Mohamed Ben Salman, dirigeant de l’Arabie. Bonne nouvelle car le retour des sanctions américaines affaiblissait l’Iran dont l’économie repose largement sur des exportations de pétrole désormais très limitées. Mauvaise nouvelle car elle pourrait permettre à terme à l’Iran de disposer de l’arme atomique. Mais il est probable que les relations de Mohamed Ben Salman avec Donald Trump sont meilleures que celles que le prince héritier entretient avec Joe Biden.

- Les pays producteurs de pétrole font-ils discrètement monter les prix pour favoriser Donald Trump ? Ont-ils intérêt à le voir réélu ?

L’élection de Donald Trump aurait pour les pays producteurs un inconvénient : l’ancien (et peut être futur) président favoriserait la production de pétrole et de gaz de schistes en Amérique alors que la politique de Joe Biden, plus soucieux d’environnement, peut limiter cette production et de fait favoriser les extractions dans les pays OPEP

A l’inverse une politique américaine dirigée par Donald Trump et qui donnerait moins d’importance à la protection de l’environnement et du climat pourrait favoriser les pays OPEP.

N’oublions pas que la Russie fait partie des grands pays producteurs et que Donald Trump en provoquant le blocage de l’aide américaine à l’Ukraine favorise de fait la Russie. Donc son élection en novembre prochain ne serait sans doute pas mal vue par Moscou