La guerre au Moyen Orient et les risques de pénurie de carburants
Atlantico : Mike Wirth, le patron de Chevron, alerte sur un risque de flambée pétrolière mondiale tandis que Patrick Pouyanné assure que la France ne manquera pas d’hydrocarbures : ces deux discours sont-ils réellement contradictoires ou parlent-ils en réalité de deux dimensions différentes de la crise énergétique ?
Jean-Pierre Favennec : Le patron de Chevron est très inquiet des risques de flambée pétrolière. Selon lui, le marché américain risque d’être fortement menacé cet été si la crise se poursuit. Il adopte donc une position plutôt alarmiste, évoquant une crise susceptible de survenir dès cet été. Patrick Pouyanné, en revanche, ne parle pas vraiment de pénurie. Il considère plutôt que nous paierons le prix de cette crise sous la forme d’une hausse des tarifs. Selon lui, il y aura bien du pétrole, mais à un prix plus élevé.
Patrick Pouyanné adopte une position prudente et explique, en substance, que TotalEnergies alimentera le marché français en pétrole et fera en sorte que les raffineries françaises disposent de suffisamment de pétrole à raffiner.
Les raffineries françaises ne peuvent pas fournir à elles seules tout le gazole et, à plus forte raison, tout le kérosène nécessaires au marché français. Je pense donc qu’il s’engage à assurer cet approvisionnement par l’intermédiaire du réseau de trading dont dispose TotalEnergies.
Patrick Pouyanné adopte une position prudente, relativement sereine, consistant à dire que l’entreprise fera son travail, que le système fonctionnera et qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Il faut également rappeler qu’avait lieu l’assemblée générale de TotalEnergies ce vendredi.
Le discours de Chevron est diamétralement opposé. L’entreprise estime qu’il y aura des difficultés sur le marché. Pour l’instant, la guerre au Moyen-Orient et surtout la fermeture du détroit d’Ormuz constituent des éléments particulièrement préoccupants. Or, on ne voit pas très bien comment la situation va évoluer, notamment au regard de la position américaine.
La manière dont Donald Trump gère cette situation rend les perspectives difficiles à interpréter. Il y a des négociations assez intenses entre les Américains et les Iraniens. A terme, le détroit d’Ormuz sera rouvert. Toutefois, comme beaucoup l’ont souligné, les Iraniens ne sont pas pressés. Ils sont soutenus par les Chinois et les Russes. Dans la mesure où cette situation gêne les Américains, elle peut durer.
Si cette situation se prolonge encore quelques semaines, voire davantage, nous entrerons dans une phase où de réels problèmes apparaîtront. Cela devient de plus en plus probable.
D’ailleurs, Patrick Pouyanné lui-même souligne que les stocks diminuent assez rapidement. Ils ont baissé d’un milliard de barils. Cette diminution est loin d’être négligeable. Elle représente plusieurs dizaines de pour cent des stocks initiaux.
Cela justifie, dans une certaine mesure, la position du dirigeant de Chevron, qui estime que nous nous dirigeons vers une crise grave car, au bout d’un certain temps, nous finirons par manquer de pétrole.
Les États-Unis ne sont pas véritablement concernés à court terme. Ils produisent désormais suffisamment de pétrole sur leur territoire pour alimenter leur marché intérieur. La consommation américaine est d’environ 20 millions de barils par jour et la production nationale s’en rapproche désormais fortement. Et même si cela ne suffisait pas, le Canada voisin ne demande qu’à vendre son pétrole aux États-Unis.
En revanche, à l’échelle mondiale, nous pourrions effectivement rencontrer des difficultés si le détroit d’Ormuz restait bloqué. Environ 10 millions de barils par jour transitent par cette zone. Cela représente une part considérable des besoins mondiaux. Il ne sera donc pas possible de compenser durablement cette perte uniquement en puisant dans les stocks stratégiques, qui finiront eux aussi par s’épuiser.
- Patrick Pouyanné explique qu’il y aura un prix à cette non-pénurie. Concrètement, qu’est-ce que cela signifie pour les Européens ? Faut-il s’attendre à une nouvelle inflation énergétique, à une hausse durable des carburants et à un affaiblissement économique de l’Europe ? Va-t-on vers une flambée du pétrole à venir cet été et qu’est-ce que le bras de fer américano-iranien va coûter aux Européens à la pompe ?
Patrick Pouyanné souligne lui-même que personne ne s’attendait réellement à la fermeture du détroit d’Ormuz. Certes, cette hypothèse est présente dans l’esprit des experts pétroliers depuis longtemps. Il y a déjà eu des menaces lors de la guerre Iran-Irak dans les années 1980, ainsi qu’une fermeture partielle du détroit d’Ormuz. Toutefois, ces épisodes n’ont jamais duré et n’ont jamais provoqué un problème d’une ampleur comparable à celui que nous connaissons actuellement. C’est un phénomène inédit.
Lorsque l’on évoquait ce scénario il y a vingt ou trente ans, on imaginait des prix du pétrole pouvant atteindre 150, 200, voire 250 dollars le baril. Or, aujourd’hui, le prix du pétrole est passé d’environ 60 dollars à un maximum proche de 110 dollars.
Ce niveau de prix n’est pas acceptable. Toutefois, on constate actuellement que les marchés anticipent une amélioration de la situation. Des négociations semblent progresser et beaucoup s’attendent à une réouverture plus ou moins rapide du détroit. Le prix du baril est ainsi retombé sous la barre des 100 dollars. Je ne qualifierais pas ce niveau de raisonnable, mais plutôt d’acceptable dans le contexte actuel. Il faut néanmoins garder à l’esprit que les prix des carburants ont augmenté de 20 à 40 %.
Les prix de l’essence et du gazole devraient probablement reculer légèrement, mais ils ne reviendront certainement pas aux niveaux observés avant le 28 février. Cela paraît très clair. Les prix des carburants devraient rester supérieurs de l’ordre de 20 à 30 % à leur niveau antérieur, au moins pendant un certain temps.
Même si le détroit d’Ormuz est rouvert, une incertitude demeure : nous connaissons très mal l’ampleur des dégâts causés par les frappes iraniennes dans les différents pays arabes. Si ces frappes ont principalement touché des installations de production pétrolière, les réparations peuvent être relativement rapides. Dans ce cas, une fois le détroit rouvert, les flux de pétrole brut pourraient reprendre normalement.
Cependant, les pays producteurs du Golfe ont, depuis plusieurs années, développé une stratégie consistant à construire d’importantes capacités de raffinage sur place. Une part significative du pétrole produit est désormais raffinée localement. Or, certaines de ces raffineries ont subi des dommages, sans que l’on sache précisément lesquels ni dans quelle mesure.
Cette situation affecte directement l’approvisionnement mondial en gazole et en kérosène. Elle explique notamment pourquoi le prix du kérosène a connu une hausse spectaculaire, passant d’environ 700 à 800 dollars par tonne à près du double, voire davantage.
Même si le détroit d’Ormuz est rouvert et que les flux de pétrole brut redeviennent suffisants, des tensions pourraient subsister sur les produits pétroliers raffinés. Une partie importante de l’approvisionnement mondial en gazole et en kérosène provient des raffineries du golfe Persique, dont l’état réel demeure mal connu.
- Le marché américain risque-t-il d’être confronté à des difficultés d’approvisionnement cet été en cas de prolongation de la crise comme le redoute le dirigeant de Chevron ?
Je répondrais plutôt par la négative, avec toutefois quelques réserves. Si l’on examine les chiffres globaux, le marché américain consomme environ 20 millions de barils par jour, tandis que la production nationale atteint un niveau comparable. Même si l’écart était d’un ou deux millions de barils par jour, le Canada voisin serait en mesure de fournir les volumes manquants sans difficulté majeure. La question la plus délicate concerne plutôt la qualité du pétrole produit aux États-Unis. Le pétrole de schiste possède des caractéristiques particulières.
On trouve notamment dans le sud des États-Unis de grandes raffineries très sophistiquées, conçues pour traiter des pétroles bruts relativement lourds, souvent importés du golfe Persique ou, auparavant, du Venezuela.
Même si la production américaine est aujourd’hui équivalente à la consommation nationale, les États-Unis continuent d’exporter une partie de leur pétrole léger tout en important certains pétroles plus lourds. Cette situation s’explique par des choix industriels remontant à une époque où le pays manquait de pétrole et cherchait à transformer les bruts les moins coûteux possibles, souvent des pétroles lourds.
Il est donc possible que des problèmes d’équilibre et d’adaptation des qualités de pétrole apparaissent. Toutefois, je ne pense pas qu’ils soient dramatiques. À mon sens, les États-Unis ne devraient pas connaître de véritables difficultés d’approvisionnement à l’échelle de quelques semaines ou même de quelques mois.
En revanche, comme le souligne très justement Patrick Pouyanné, le marché des produits pétroliers est un marché mondial. Le coût du transport du pétrole et des produits raffinés reste relativement faible, ce qui contribue à l’unification des prix à l’échelle internationale.
C’est la raison pour laquelle le prix de l’essence aux États-Unis est passé d’un peu plus de deux dollars le gallon à environ quatre dollars aujourd’hui. Certains estiment même qu’il pourrait augmenter davantage si la crise se prolonge.
C’est là le véritable enjeu. Il s’agit également d’un problème majeur pour Donald Trump, qui a tout intérêt à faire baisser le prix de l’essence afin de préserver sa popularité auprès des électeurs américains et d’éviter des conséquences politiques défavorables lors des prochaines échéances électorales.
- Face à la hausse des prix à la pompe, plusieurs indicateurs montrent déjà que les Français adaptent leur comportement et font moins le plein. Existe-t-il un risque d’effet boule de neige lié aux anticipations des consommateurs ? En cas de poursuite de la hausse des prix, ceux-ci pourraient modifier davantage leurs habitudes de consommation, ce qui risquerait de fragiliser l’économie et différents secteurs comme la restauration ou la grande distribution ?
Il est possible de déjà constater ce phénomène. Des chiffres publiés sur les vingt premiers jours de mai montrent que la consommation de produits pétroliers a diminué d’environ 15 %, ce qui est considérable. Cette baisse est d’autant plus significative qu’elle est intervenue pendant une période comportant plusieurs week-ends prolongés, traditionnellement propices aux déplacements et aux départs en vacances.
L’impact est donc très important. Les Français cherchent à réduire leur consommation d’essence et, de fait, la réduisent effectivement. Toute une série de nouveaux comportements d’économies semble s’être mise en place.
Cette situation affectera progressivement l’ensemble des secteurs économiques. En effet, la fermeture du détroit d’Ormuz signifie moins de pétrole disponible, ce qui implique également moins d’engrais, moins de plastiques et moins de nombreux autres produits dérivés du pétrole. Une inflation diffuse risque ainsi de se propager à l’ensemble de l’économie.
On évoque une inflation supplémentaire de l’ordre de 2 à 4 % liée à cette situation. Tant que le prix du pétrole restera autour de 80 à 90 dollars le baril, contre environ 60 dollars avant la crise, une hausse automatique des prix de plusieurs points de pourcentage est à prévoir.
Dans ce contexte, la réaction naturelle des consommateurs sera de réduire leurs dépenses : moins de carburant consommé, moins de déplacements et, plus généralement, une consommation plus prudente.
- En quoi le détroit d’Ormuz est-il devenu le véritable cœur du problème géopolitique mondial ? Pourquoi une perturbation durable dans cette zone suffit-elle à déstabiliser l’ensemble du marché pétrolier même sans pénurie immédiate ?
Entre 10 et 15 millions de barils de pétrole transitent chaque jour par le détroit d’Ormuz. Cela signifie qu’entre 10 et 15 % de l’approvisionnement mondial habituel en pétrole est directement concerné. Il existe toutefois deux moyens de contourner partiellement cette contrainte. Le principal est l’oléoduc qui traverse l’Arabie saoudite et permet d’exporter le pétrole non plus depuis les terminaux du golfe Persique, mais depuis la côte de la mer Rouge. Sa capacité est de l’ordre de 6 à 7 millions de barils par jour, ce qui reste considérable.
Les Émirats arabes unis ont également construit un oléoduc plus récent permettant de contourner le détroit d’Ormuz. Celui-ci relie les champs pétroliers d’Abou Dhabi, situés sur le golfe Persique, au port de Fujairah, sur le golfe d’Oman.
Ces deux infrastructures réduisent donc partiellement l’impact d’une fermeture du détroit. Au lieu d’un déficit potentiel de 15 millions de barils par jour, le manque pourrait être ramené à environ 10 millions de barils quotidiens. Cela demeure néanmoins extrêmement important. À court terme, aucune solution réelle n’existe. Construire de nouveaux oléoducs nécessite plusieurs années. Il n’y a donc pas de réponse immédiate à ce problème.
- Chevron affirme que les mécanismes d’amortissement du marché pétrolier sont désormais largement épuisés : les stocks stratégiques américains ont été entamés, les réserves mondiales diminuent et les tensions accumulées depuis la guerre en Ukraine continuent de peser. Le système énergétique mondial est-il aujourd’hui plus vulnérable qu’en 2022 ?
Je pense effectivement qu’il est plus vulnérable. Les stocks stratégiques ont commencé à être utilisés dès les premières semaines de la crise. Il faut rappeler que ces stocks ont été mis en place à la suite du premier choc pétrolier de 1973, après la guerre du Kippour.
À cette époque, le prix du pétrole était passé d’environ 3 à 10 dollars le baril et les pays producteurs avaient menacé de mettre en œuvre un embargo pétrolier. Le Moyen-Orient représentait alors près de 50 % de l’approvisionnement mondial en pétrole, ce qui suscitait de fortes inquiétudes.
Les pays membres de l’OCDE ont alors créé l’Agence internationale de l’énergie. Cette organisation avait pour mission de faire face à d’éventuelles pénuries ou à un embargo pétrolier. Elle a notamment mis en place des mécanismes de répartition du pétrole entre les pays membres afin d’éviter qu’un État ne se retrouve en situation critique.
La deuxième mesure importante a consisté à constituer des stocks stratégiques correspondant à environ trois mois de consommation. Lorsque la guerre au Moyen-Orient a commencé, ces stocks étaient naturellement remplis. Toutefois, leur qualification de « stratégiques » rappelle qu’ils sont destinés à être utilisés uniquement dans des situations exceptionnelles.
La comparaison est imparfaite, mais les stocks stratégiques fonctionnent un peu comme la dissuasion nucléaire. On dit souvent que l’arme nucléaire n’est utile que tant qu’elle n’est pas utilisée. Le jour où l’on s’en sert, les conséquences sont considérables. Il existe donc une dimension dissuasive.
Les stocks stratégiques possèdent une logique comparable. Historiquement, ils n’ont été mobilisés que très rarement, précisément parce que leur utilisation signifie que la situation est grave.
Or, quelques semaines après le début de la crise, l’Agence internationale de l’énergie a demandé aux pays consommateurs membres de l’OCDE de libérer une partie de leurs stocks stratégiques. Ces réserves sont donc progressivement utilisées.
Les stocks stratégiques ne sont pas inépuisables. Ils permettent encore de tenir plusieurs mois sans difficulté majeure. Toutefois, le problème demeure : il manque environ 10 millions de barils de pétrole par jour sur le marché mondial, soit près de 10 % de l’approvisionnement habituel. Il faut donc compenser ce déficit.
- Le retour du débat sur les « superprofits » pétroliers a relancé les discussions autour d’une taxation exceptionnelle de TotalEnergies. Cette polémique est-elle politiquement et économiquement pertinente ou risque-t-elle, au contraire, d’affaiblir davantage la souveraineté énergétique européenne dans un contexte mondial déjà très instable ?
La taxation des superprofits fait effectivement partie des thèmes régulièrement mis en avant dans le débat public. En France, nous avons parfois tendance à oublier que nous ne sommes pas seuls au monde. Nous ne vivons plus dans un système fermé, protégé du reste de l’économie mondiale. Que cela plaise ou non, nous évoluons aujourd’hui dans une économie largement ouverte.
Dans ce contexte, si l’on taxe excessivement une entreprise comme TotalEnergies, les investisseurs peuvent choisir d’orienter leurs capitaux vers d’autres sociétés ou vers d’autres marchés. C’est une réalité de la concurrence internationale.
TotalEnergies est en concurrence avec plusieurs grandes compagnies pétrolières mondiales. Ses dirigeants doivent également répondre aux attentes de leurs actionnaires en matière de rentabilité.
Une fiscalité jugée excessive pourrait donc affaiblir l’attractivité du groupe. D’ailleurs, il y a quelques années, TotalEnergies avait évoqué la possibilité de transférer son siège ou certaines activités vers New York, où se trouve une partie importante de son actionnariat.
L’entreprise réalise actuellement un effort non négligeable en plafonnant certains prix. Patrick Pouyanné avait d’ailleurs indiqué qu’une taxation supplémentaire pourrait remettre en cause cette politique. Il vient néanmoins d’annoncer la poursuite de ce dispositif.
Je pense que cette mesure est positive pour les consommateurs, même si elle soulève certaines questions en matière de concurrence avec les autres acteurs du marché.
- Au regard des analyses de Patrick Pouyanné et de Chevron, pourquoi l’énergie est-elle aussi stratégique au cœur de cette crise géopolitique ? Dans quelle mesure les réponses apportées par les acteurs américains et européens, notamment TotalEnergies, pourraient-elles contribuer à une résolution progressive de la situation ?
Nous vivons dans un système énergétique où le pétrole continue de jouer un rôle essentiel. Que cela plaise ou non, cette réalité demeure. Les véhicules électriques progressent, mais ils ne représenteront pas l’essentiel du parc automobile dans un avenir immédiat. De plus, leur développement soulève lui-même d’autres problématiques.
Le pétrole reste un élément central de l’économie mondiale. Historiquement, il a toujours revêtu une importance géopolitique considérable. Environ 80 % des réserves mondiales de pétrole se trouvent dans les pays membres de l’OPEP. Près de la moitié des réserves mondiales sont concentrées dans cinq pays situés autour du golfe Persique : l’Iran, l’Irak, le Koweït, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.
Cette réalité géologique et géopolitique ne peut être modifiée. Même si du pétrole est produit dans d’autres régions du monde, une part importante de l’approvisionnement mondial reste dépendante de ces États.
Cette situation rappelle également notre dépendance à d’autres grands producteurs, comme la Russie, qui demeure un acteur majeur du marché pétrolier mondial.