Les leçons de la guerre en Iran pour nos stratégies climatiques
C'est la question qui fâche les deux camps. Les catastrophistes n'ont pas envie de l'entendre parce qu'elle suggère que quelque chose a marché. Les sceptiques n'ont pas envie de l'entendre parce qu'elle suggère que les investissements ont servi à quelque chose. Alors personne ne la pose. Et le débat tourne en rond.
Commençons par les chiffres bruts des investissements — ceux qu'on englouti depuis Paris, vérifiables source par source. Dans le monde, les investissements dans les énergies propres atteignent 2 200 milliards de dollars en 2025 selon l'AIE, deux fois plus que dans les fossiles alors que c'était l'inverse en 2015. Sur les dix années post-Paris, l'investissement mondial cumulé dans les seuls renouvelables dépasse 4 000 milliards de dollars selon Bloomberg. En Europe, les investissements climatiques ont atteint 498 milliards d'euros en 2023, en hausse de 98 % depuis 2015. En France, les investissements bas-carbone — public et privé confondus, transports, énergie, bâtiment — ont passé le cap des 100 milliards d'euros en 2023 selon la Direction générale du Trésor.
C'est sur cette montagne d'argent que s'appuient ceux qui concluent à l'échec. Mais Jean-Pierre Favennec, spécialiste de géopolitique de l'énergie, rappelle une réalité physique que le débat grand public ignore systématiquement. S'appuyant sur les travaux de l'historien Jean-Baptiste Fressoz, il pose le cadre : "Il n'existe pas réellement de transition énergétique. Il y a, en permanence, un accroissement des besoins en énergie, et les différentes sources d'énergie s'additionnent davantage qu'elles ne se remplacent." Son exemple est dévastateur de simplicité : "On a longtemps dit que le charbon avait remplacé le bois. Mais en réalité, la consommation de bois a continué à augmenter, ne serait-ce que parce qu'il fallait du bois pour étayer les mines de charbon."
Voilà pourquoi les émissions continuent d'augmenter malgré les investissements. Ce n'est pas que les renouvelables ne fonctionnent pas. C'est que la demande mondiale d'énergie croît plus vite qu'on ne la décarbone. Jean-Pierre Favennec l'assume : "Nous faisons face à une augmentation constante des besoins en énergie à travers la planète. La population mondiale augmente. Le niveau de richesse individuelle progresse. Tout cela entraîne une hausse régulière de la demande énergétique." Il y a quarante ans, la consommation mondiale de pétrole tournait autour de 70 millions de barils par jour. Elle dépasse aujourd'hui largement les 100 millions.
Mais Jean-Pierre Favennec — qui n'est ni catastrophiste ni climato-sceptique — dit aussi la chose que ni les uns ni les autres ne veulent entendre : "Sans le développement des énergies renouvelables, l'augmentation de la consommation d'énergies fossiles serait sans doute encore plus importante."
C'est une réalité. Et les données de l'AIE le quantifient. Depuis 2019, le déploiement de cinq technologies propres — solaire, éolien, nucléaire, véhicules électriques, pompes à chaleur — évite 3 milliards de tonnes de CO₂ par an, soit 7 % des émissions mondiales annuelles. Sans ce déploiement, la croissance des émissions entre 2019 et 2023 aurait été trois fois plus importante. Le coût du solaire a chuté de 90 % depuis 2010. L'éolien terrestre de 55 %. Le stockage par batteries de 93 %. Ce ne sont pas des projections. Ce sont des faits de marché.
Sur la trajectoire de réchauffement, le résultat est peut-être le plus éloquent de tous. En 2015, le monde fonçait vers +3,6 °C d'ici 2100. Les dernières projections du Climate Action Tracker ramènent ce chiffre à +2,6 °C. Un degré de moins. Conccrètement : à +2,6 °C, la planète connaîtrait 57 jours de chaleur extrême supplémentaires par an par rapport à aujourd'hui. À +4 °C, ce serait 114 jours. La différence entre ces deux chiffres, c'est exactement ce que les milliards investis depuis Paris ont commencé à produire.
François de Rugy formule la question du contrefactuel avec une netteté que les tribunes estivales s'interdisent généralement : "Déjà, cela veut dire que les efforts faits n'ont pas été faits pour rien. On est encore dans un moment de transition, on est encore dans un moment où en effet les émissions à l'échelle mondiale augmentent. Mais les pays les plus avancés ont réussi à découpler leur croissance économique de la croissance de leurs émissions en gaz à effet de serre."
La part des fossiles reste à 81 % : échec ou piège statistique ?
C'est l'argument choc de Bjørn Lomborg, celui qui fait mouche dans les dîners : les énergies fossiles représentaient 82,6 % du mix énergétique mondial en 2006. En 2023, elles pesaient encore 81,1 %. Quinze ans, des milliers de milliards, et l'aiguille n'a presque pas bougé.
Jean-Pierre Favennec ne conteste pas le chiffre. Il en change la lecture : "La légère baisse de la part des énergies fossiles dans le mix énergétique mondial représente malgré tout un signe encourageant. Ce gain concernant la réduction de la part des énergies fossiles est tout de même significatif, car la plupart des pays partent de très loin." Le tableau complet : hydraulique à 5-6 %, nucléaire à 3-4 %, solaire et éolien à 3-5 %. Des chiffres modestes en valeur absolue — mais qui représentent, sur une consommation totale en hausse constante, des milliards de tonnes d'émissions évitées chaque année.
La vraie lecture du chiffre des 81 % n'est donc pas "rien n'a changé". C'est "la demande a crû si vite que les gains propres n'ont pas suffi à faire reculer la part relative des fossiles." Ce sont deux affirmations très différentes. Les confondre — délibérément ou non — c'est exactement la méthode Lomborg : un chiffre exact, une conclusion trompeuse. Des résultats réels, des ambitions encore hors de portée
Ces résultats sont réels. Ils sont insuffisants. Aucune contradiction là-dedans — juste l'inconfort d'une réalité qui résiste aux récits simples.
Les émissions absolues continuent de croître. La demande énergétique mondiale, portée par des milliards d'humains qui aspirent légitimement à un meilleur niveau de vie, augmente plus vite que la capacité des renouvelables à la décarboner. L'Institut de l'économie pour le climat estime qu'il faudrait 842 milliards d'euros par an dans l'UE pour tenir les objectifs 2030 — contre 498 milliards investis aujourd'hui. À l'échelle mondiale, BloombergNEF chiffre le besoin à 4 800 milliards de dollars annuels pour un scénario zéro net — trois fois le niveau actuel.
Jean-Pierre Favennec tempère sans minimiser : "Le chiffre de 4 800 milliards de dollars est effectivement très élevé, mais il n'est pas totalement hors de proportion avec les investissements réalisés chaque année dans le secteur de l'énergie" — qui atteignent déjà environ 4 000 milliards toutes sources confondues. Mais il soulève une contrainte que les grands plans climatiques escamotent : "Ce qui m'interroge davantage, ce n'est pas tant le montant des investissements — même s'il est colossal — que les espaces nécessaires pour installer ces infrastructures." Les surfaces requises pour les parcs solaires et éoliens à l'échelle mondiale sont un défi physique et territorial que les scénarios zéro net mentionnent rarement dans leur communication publique.
Le rapport sur l'écart d'émissions 2025 de l'UNEP est sans appel : avec les seules politiques actuelles, la trajectoire mène à +2,8 °C. Avec la mise en œuvre complète des engagements nationaux, à +2,3-2,5 °C. Les nouvelles contributions soumises fin 2025 ont à peine déplacé l'aiguille.
François de Rugy met le doigt sur la contradiction qui mine les discours décroissants : "Comment vous pouvez financer des investissements massifs, que ce soit des entreprises, des particuliers ou de l'État, et simuler la décroissance économique ? Moi, je ne sais pas faire."
Ce que ce débat révèle sur nous
La question "les milliards investis ont-ils servi à quelque chose ?" a une réponse. Elle est double, inconfortable, et c'est exactement pour ça qu'on l'évite.
Oui, ils ont servi. Un degré de moins sur la trajectoire. Trois milliards de tonnes évitées chaque année. Le solaire devenu l'énergie la moins chère de l'histoire humaine. Le rythme de croissance des émissions divisé par cinq depuis Paris.
Non, ils n'ont pas suffi. Les émissions battent des records. L'écart d'investissement reste abyssal. Les engagements nationaux ne permettent pas de tenir les objectifs de Paris.
Ces deux vérités coexistent. Aucun des deux camps ne veut l'admettre — parce que les deux ont besoin d'une réponse simple pour exister. François de Rugy l'exprime avec une franchise rare en politique : "Si on valorise les résultats obtenus, c'est une motivation pour continuer — alors que si on passe son temps à dire que c'est nul, on nourrit le discours de ceux qui disent qu'il n'y a rien à faire."
Un dernier point de méthode — le plus important peut-être. Les chiffres d'émissions "évitées" de l'AIE reposent eux-mêmes sur un contrefactuel. C'est une estimation solide, pas une certitude gravée dans le marbre. La variable clé : qu'aurait-on brûlé en l'absence d'investissement ? Plus de charbon, plus de gaz, ou du nucléaire ? La réponse déplace considérablement le résultat final. Dire cela ne fragilise pas l'argument — au contraire. C'est ce qui le distingue du discours de Bjørn Lomborg : assumer l'incertitude là où elle existe, plutôt que de la dissimuler derrière des statistiques triées sur le volet.
Alors la prochaine fois que quelqu'un vous dit que "tout va mieux donc la transition ne sert à rien" — demandez-lui ce qui se serait passé sans elle. Et la prochaine fois que quelqu'un vous dit que "tout empire donc rien n'a marché" — posez-lui exactement la même question. Dans les deux cas, vous aurez accompli davantage pour la qualité du débat climatique que l'intégralité des éditos écrits sous la canicule de cet été.